Après 15’000 km, notre chère Icarette a quelques problèmes de vieillesse. Une carte électronique a pris feu à Helsinki, l’électronique principale s’arrête mystérieusement tous les 100 km, et un des chargeurs de secours vient de rendre l’âme. Ces petits soucis techniques tentent de ralentir cette dernière étape européenne, mais heureusement, les choses ayant été bien conçues et tous les éléments doublés ou triplés ces pannes n’arrêtent que rarement le convoi.
Il y a par contre une forme de crainte irrationnelle qui naît, celle de la peur de la panne. Comme lorsque l’on part en vacances avec une vieille voiture. On ne sait jamais si elle va lâcher, alors qu’elle fonctionne à merveilles depuis des années. Cette irrationalité m’encourage à éviter au maximum les autoroutes qui sont souvent bondées et dont les usagers ne peuvent pas s’empêcher d’être irrités par la présence du microbe gênant que je suis. Mais parfois, il n’y a pas le choix. Pour traverser le Danemark d’est en ouest, il faut franchir un pont autoroutier de 30 km. Pour tout avouer, je le craignais ce pont ; 30 km sans pistes d’arrêt d’urgence, deux voies surchargées de camions et de bus-campings et une longue montée à presque 150m d’altitude pour laisser passer les ferries.
Dimanche dernier, après la séance de contrôles techniques hebdomadaires, je prend mon courage à deux mains et me lance. Je débranche le système solaire pour connecter les batteries en parallèle et augmenter au maximum la puissance du moteur. Je range tous les bagages soigneusement dans la remorque pour la lester, cela stabilise la voiture. Et enfin, je place le chien (Pita) le plus en avant possible de la voiture, aux pieds passagers. Je programme mon GPS pour entrer sur l’autoroute le plus tard possible et la quitter aussitôt l’obstacle derrière moi. Et c’est parti. En longeant la côte, je vois le pont se dresser au-dessus de la mer. Une immense construction qui domine toute la région. Je m’en approche durant plusieurs kilomètres, mais sa taille donne l’illusion qu’il reste infiniment sur l’horizon, qu’il ne veut pas venir à moi.
Je finis par me retrouver au péage dans l’une de ces longues files de vacanciers aussi impatients que frénétiques. L’électricité statique est presque visible. Une dernière explication : « non, c’est officiellement une moto, je dois payer moins ! », puis je me lance. Les motards à ma gauche hurlent leur désir de s’élancer et me donnent une dernière montée d’adrénaline. J’appuie le bouton des gaz à fond dans une accélération aussi ridicule qu’inutile ; derrière moi une immense queue se forme immédiatement. Devant moi, le pont se dresse, immense. Je ressens ces centaines de vacanciers, énervés à leurs volants, cherchant à me dépasser quitte à dépasser en premier ceux qui les précèdent par la droite. A peine la montée commence que la vitesse ralentit, 80, 70, 65, 60 km/h…, En prenant de l’altitude, le vent se met à souffler de plus en plus fortement. La remorque se balance soudainement de tous les côtés et fait des bons d’un mètre de gauche à droite. Avec les remouds, les moteurs des autres véhicules, et les secousses, je n’entend plus rien d’autre qu’un énorme bruit de fond. Dans ce vacarme, je me mets à taper sur le pare-brise d’Icarette et lui hurler « vas-y ma grande, fais-le ! »
Pita me regarde, la tête sur le côté, en se disant, mais pourquoi il crie cet imbécile ? Même incompris, je reste concentré et tiens le joystick à deux mains. Alors que je me bat avec et contre ma voiture, un sentiment d’immensité m’envahit. Le vent est le seul maître à bord, encore plus fort que cette construction humaine. En dessous de moi, les éoliennes off-shore ressemblent à de petits mécanismes insignifiants. Les couleurs bleu et blanc se reflètent dans l’océan où la ligne d’horizon disparaît dans un mélange d’air et de mer. Suis-je encore dans ce monde ? Suis-je au-dessus de ce monde ? Toute cette vie, toutes ces couleurs et ces odeurs, je les traverse depuis des mois, comme un spectateur absent de la scène qui ne fait que contempler mais qui en partage toutes les émotions. Aujourd’hui je n’arrive pas à la garder cette émotion, elle me submerge. Si le moment est extraordinaire, il est aussi l’un des derniers du périple d’ICARE. Des larmes me viennent, car je met le cap vers la maison en ayant, peut-être pour la dernière fois, touché l’un de ces instants magiques où le voyage vous enrobe de ses parfums. Un goéland vole à ma hauteur, lui aussi au-dessus du monde, mes pieds ne touchent plus le sol, je suis ensorcelé. Cela reste gravé dans la mémoire pour une vie.




















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