Archive pour janvier, 2011

janvier 31, 2011

Les îlots du voyage (hommage)

A regarder le chemin parcouru, et le chemin qu’il reste à faire, il me vient parfois certains doutes sur la chances de succès de l’aventure. En préparant le tracé, nous tirions des grandes lignes et hypothèses plus ou moins réalistes avec une vision à long terme et des objectifs ; réaliser 40’000 km, traverser 30 pays, une vision somme toute, très marketing. Si ces objectifs sont bel et bien le moteur d’ICARE, le voyage les transforme, les dissout et me fais plonger dans des abysses parfois insoupçonnés. Le quotidien me rappelle sans cesse mes faiblesses et transforme mon enthousiasme en une incessante obsession ; tenter de m’adapter à la vie itinérante, de survivre et de franchir tant bien que mal le prochain obstacle. Après les difficultés administratives en Amérique, l’abandon de l’ensemble de nos bagages à l’avant-dernière douane, les mensonges équatoriens, une attaque à main armée et une panne technique au milieu du désert, la maladie nous frôle. Pita, la chienne du voyage, attrape une bactérie mortelle, transmissible à l’homme et subit des poussées de fièvre à plus de 41°C.

Toutes ces barrières ne se ressemblent pas, mais viennent pourtant me frapper du même message : « tu ne contrôles rien. Tu existes à peine dans cet océan de vie, dans cette marée humaine. » Ces forces me retiennent, me bousculent et tentent subtilement de détruire mon moral, mes convictions et parfois même ma santé. Dans ces remous, j’essaie de faire partie de ceux qui savent voir derrière les façades et qui osent prendre le risque de la vie. En faisant cela, l’on trouve ce que certains appèlent la chance, l’humanité ou le destin, peu importe. Pour moi, ils se nomment Nadia à Rabat, Doreen et Walter à Detroit, Reymond à Chicago, Brian et Julietta à Denver, Christine à Mancora, Mercedes à Guyaquil ou encore Yollanda et Max à Lima. Ce que ces gens nous ont offert sur notre route est bien plus qu’un toit ou un repas. C’est une île d’amitié rassurante et bienveillante au milieu d’immensités inconnues. Ces personnes rendent non seulement l’aventure d’ICARE possible et psychologiquement soutenable, mais surtout elles lui donnent un sens. En attendant le prochain obstacle, l’envie ici est de leur adresser un petit hommage, et surtout mon infinie gratitude.

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janvier 23, 2011

Une carte postale de Mancora

Mancora, Nord du Pérou. Le long d’un bord de mer fabuleux, la panaméricaine non goudronnée traverse un village de pécheurs. De petites embarcations de bois remplissent des filets de poissons dans une eau bleue abondante en vie. A travers les vagues, les bancs de poissons brillent comme des étoiles filantes visibles depuis la plage où courent des milliers de crabes. La vie est tranquille à la porte du désert sud-américain. A quelques centaines de mètres dans les terres, les températures montent pourtant au-dessus de 40°C la journée et la végétation est inexistante car les pluies sont rares. Nous sommes en 1980.

Aux portes du désert, les hôtels rejoignent le bord de mer dans une vision paradisiaque.

Malchance ou coup de chance, l’une de nos batteries a décidé de nous immobiliser ici, à Mancora. Une famille de la région nous héberge cinq jours et nous fait découvrir l’histoire du village, ou plutôt l’histoire sans fin du développement incontrôlé. En 1990, des investisseurs voient dans la beauté de la rive une possibilité d’exploitation touristique. Les vagues sont belles, la côte attractive. Un premier hôtel voit le jour, qui sera suivi de centaines d’autres.

Didier, ce Français de 32 ans, marié à une péruvienne du coin nous explique depuis son canöé : « Il y a 6 ans les hôtels ont fleuri comme des petits pains. Mais malheureusement tout est corrompu ». Si lui y voit un moyen de blanchir l’argent de la drogue dans l’immobilier, pour d’autres, c’est un paradis terrestre. Christine, mère de 5 enfants habitant actuellement au Chilim se réjouit. « Mon mari avait fin nez. Nous avons acheté il y a 25 ans 1,5 km de côte et y avons construit notre maison avant l’afflux d’investisseurs. J’y ai vécu 10 ans et c’est aujourd’hui notre lieu de vacances. » Également co-propriétaire de l’hôtel voisin, elle vient de construire deux bungalows à 250 000 dollars avec piscines privées. Un luxe, même pour elle, originaire de Lima, lorsque le salaire moyen tourne autour des 200 dollars par mois.

Les touristes et les pŽêcheurs : la transition d'une économie à l'autre.

Cette explosion du tourisme transforme totalement l’économie locale. Fernandez, né à Mancora a terminé ses études d’ingénieur dans la marine militaire. Pourtant, il a préféré quitter son travail pour rejoindre son village natal. « Ici, une entreprise me paie en moyenne 600 soles, à peu près 200 dollars. Par contre, en donnant des cours de surf, je peux gagner 80 dollars en deux jours. Le choix a été vite fait. ». Les petits jobs, comme le sien, rattaché à l’économie touristiques, sont nombreux et rentables : moto-taxis, restaurants, location de surfs, ballades à cheval…

Cette transition vécue comme un miracle économique aux yeux de la plupart illustre pourtant au mieux la tragédie d’un mode de développement détaché de tout rapport à son environnement. Comme le disait Yann Arthus-Bertrand à propos de Dubai, si rien ne semble plus détaché de la nature, rien n’est plus dépendant de la nature que Mancora. Après seulement six années de croissance les limites sont déjà atteintes dans ce désert aride. L’eau potable disponible en abondance avant l’arrivée du tourisme est aujourd’hui aléatoire, seulement une fois par jour ou une fois tous les trois jours. Les tuyaux publics n’étant que rarement sous pression obligent les maisons à s’équiper de bassins d’accumulation. Didier précise qu’« évidemment, ici tout est négociable, alors les grands hôtels glissent des billets aux employés du service des eaux et arrosent leurs jardins tranquillement. Au village, les autres habitants n’ont évidemment pas les moyens de telles pratiques. Alors ils ne disposent plus d’eau parfois. » Pour le reste tout est importé : matériaux de construction, viande, nourriture concentrée pour les chevaux, essence, électricité. Comme une île approvisionnée par le continent, la Panaméricaine amène les vivres à destination des touristes et de cette économie du luxe. Les avions passent au loin et rejoignent l’Amérique, l’Europe, ou le sud du pays.

Les jardins sont arrosés quotidiennement et donnent l'impression d'une oasis naturelle.

Les différences faisant naître les jalousies, Mancora subit en parallèle de sa croissance économique, la croissance de sa criminalité. La petite délinquance est quotidienne avec son lot de réponses traditionnelles ; quartiers surveillés, portails grillagés, gardiens privés. Non satisfaits de leur appropriation du bord de mer et des endroits paradisiaques, les nouveaux propriétaires de la région se baladent en gros 4×4 luxueux pour relier deux zones sécurisées. Une ultime provocation qui résonne comme une éternelle incompréhension de l’Autre.

Les poissons morts viennent s'Žéchouer sur les plages à cause de la pollution des égoûts

Le matin, juste avant notre départ pour le sud, nous apprenons par le journal local que les centaines de poissons échoués tous les jours sur les plages meurent à cause des eaux d’égouts pollués. Comme un signe de la mort prochaine de la pêche traditionnelle, l’activité initiale du village devenue cité balnéaire. L’occasion de nous demander quels sacrifices sont prêts à accepter les pays en développement pour ressembler à la carte postale touristique, alors même que la qualité de vie d’une partie des citoyens diminue et que l’environnement rentre dans une phase de deuil.

janvier 11, 2011

Une journée, à la frontière péruvienne…

Après nos sueurs froides en Equateur, nous mettons enfin le cap au Sud. Nous traversons rapidement le sud du pays et passons la frontière péruvienne. Contre toute attente, le Pérou triomphe sur la plus haute marche du podium en matière d’efficacité administrative, mais cela reste relatif. Petit classement…

- Pérou 2 heure.

- Tunisie 4 heure

- Maroc 6 heures

- Equateur 13 jours

- Etats-Unis 2 mois

Agent de douane sympa, mais totalement dépassé. Un véhicule plus une remorque = deux papiers. C'est trop pour lui..

Le passage de la frontière péruvienne se fait dans une ambiance étrangement communiste. Les pays en développement surprennent parfois par des infrastructures totalement déconnectées de la réalité. Dans un accord bi-national avec l’Equateur, soutenu par l’Europe, une autoroute double piste relie les deux pays avec ponts et bâtiments neufs. Pourtant, nous sommes absolument seuls sur la route. Au loin, un agent armé jusqu’aux dents sur le toit d’un bâtiment nous fait signe d’avancer.

En deux heures passées aux douanes, seulement deux voitures et deux motos franchissent la frontière. L’agent de douane ne comprend rien à nos papiers, pianotte à deux doigts sur son ordinateur et oublie de sauvegarder perdant plusieurs fois consécutives sont travail. Au final, il suivra nos explications et ni plus ni moins quatre agents s’occuperont de la saisie informatique. Alors que la route pourrait accueillir 50’000 voitures par jour, un seul client sature totalement les capacités humaines de la douane. Parfois, les choses sont si incompréhensibles que la recherche de réponses est vaine.

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janvier 3, 2011

L’Equateur: l’illusion de la modernité occidentale

La transition d’une économie rurale vers une économie « moderne » est la priorité de tous les gouvernements des pays en développement rencontrés, que cela soit au Maroc, Tunisie, Colombie, Équateur. Pourtant, la traversée de ces pays laisse souvent perplexe sur le coût humain et environnemental de cette transition. En Équateur, pays d’Amérique du Sud au plus fort taux de déforestation, l’État construit des routes rapides pour désenclaver les montagnes et campagnes reculées. Au bord de ces routes, des immenses publicités annoncent: «La modernité arrive, découvre ton pays », «  La révolution se fait par les travaux » ou encore, « cette route se construit pour un Équateur productif ». Ces pancartes sont dérangeantes car elles vendent un modèle de développement qui n’est pas plus discuté dans ces pays que dans les nôtres : qu’est-ce que la modernité, qu’est-ce que la révolution ?

Certaines campagnes des pays en développement sont certes pauvres, mais vivent dans un équilibre durable et sain. L’exemple est le plus flagrant en Colombie. Chacun cultive sa terre avec ses animaux, effectue des travaux simples et soigne sa maisonnette. Le niveau d’éducation et de connaissances y est plutôt élevé. Lorsque la première route rapide traverse ces villages, des besoins naissent, le décors changent. Des commerces voient le jour, l’électricité arrive, les déchets s’amoncellent au bord des routes. Les abonnements d’entreprises de services se vendent, c’est l’arrivée des natels et des factures ; de la dépendance. Dès lors commence l’exode rural et la centralisation vers les villes. La réalité du terrain est la même dans tous les pays traversés: cette mère, au milieu d’un désert marocain nous expliquait entre deux larmes : « mes fils sont partis en ville pour chercher du travail ». L’un conduit un camion, l’autre travaille à l’usine. « Avant nous étions pauvres, mais mes enfants étaient près de moi. Aujourd’hui je suis seule avec ma fille pour travailler la terre », un morceau aride de 500m2. Aux abords des villes, Tunis, Tanger, Casablanca, Bogotá, Medellin, ces routes amènent des centaines, des milliers d’ouvriers non qualifiés, parfois analphabètes. Certains réussissent à vivre décemment, d’autres échouent et s’installent dans les ghettos, incontrôlés et incontrôlables.

La période que nous vivons est unique. Premièrement, parce que nous pouvons côtoyer ces deux mondes, l’un campagnard, l’autre pré-industriel. Deuxièmement, parce que la logique de la croissance ne pourra en aucun cas apporter la richesse matérielle occidentale à tous ces pays en développement. Certains réussiront de justesse à l’atteindre, la grande majorité ne disposera pas des ressources nécessaires pour y parvenir. Jamais la terre ne donnera de la viande à 8 milliards d’habitants, jamais les ressources fossiles ne pourront alimenter les moteurs de 8 milliards de voitures. L’Equateur, pays pétrolier en déclin, tire 40% de ses revenus étatiques du pétrole. Ce pays, au bord du précipice financier, vient de passer le pic de production. La Ministre du patrimoine en Equateur, s’étrangle lorsqu’elle défend sa vision. « L’environnement et ses ressources sont, ce que j’appelle, des ressources de bien publique commun. Aujourd’hui, ces ressources ne sont plus accessibles pour nous et n’existeront simplement bientôt plus du tout. Nous aurons par contre un environnement fragilisé par le réchauffement climatique ». Et d’ajouter sur un ton bien plus sérieux encore. « Si certains pays pensent que nous allons oublier le dommage environnemental causé par les pays industriels, c’est une erreur. Vous avez une responsabilité lourde, votre croissance s’est faite avec un impact considérable dont nous allons pays le prix ». Cette vision reflète un double sentiment d’amour-haine : l’amour ou l’envie d’un développement « à l’occidental » et la haine viscérale que celui-ci ne sera jamais possible pour eux, faute de ressources.  Métaux, maïs, blé, énergie, toutes deviennent plus difficiles d’accès.

Pourtant, l’Equateur poursuit un développement déjà dépassé. La construction des routes amène du travail à des ouvriers non qualifiés, la réparation des voitures garantit quelques revenus aux villages. Les voitures – Chevrolet, Hyundai ou Toyota – et les bus – Mercedes, Hyundai –, aux normes pollution inexistantes, sont achetés à l’étranger et l’argent part vers les pays développés. Dans quelques années, le pays sera en chute libre de production de pétrole. L’essence de ces mêmes voitures, vendues aujourd’hui à 28 cts de dollars le litre sera importée à 1 dollar au moins. Si les autres économies, non dépendantes du prix de l’énergie, ne se développent pas rapidement, toute cette économie du transport s’écroulera inévitablement. Resteront les dettes financières de constructions de ces routes, ponts et infrastructures dépassées, ainsi que la pollution insensée des villes construites autour de leurs carrefours.

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Quelques photos prises sur les routes d’Equateur.

Les dirigeants de ces pays en développement sont peu nombreux à partager une vision de l’avenir différente. La plupart sont issus du système académique occidental: pour le Nord africain, les écoles de management de Paris, pour les Sud américains, les écoles américaines ou espagnoles. Ces dirigeants ont séjourné en Europe ou en Amérique et rêveraient de voir leur pays reproduire nos modes de vies. D’où le slogan, « la modernité se développe par la productivité ». Or, si ces écoles techniques de gestion amènent des outils de management performants, elles n’apportent visiblement pas de sens critique. Après huit mois de voyage, nous avons rencontré des dizaines de ministres et autres membres de gouvernements. Ayant écouté leur discours, je prends le pari aujourd’hui, que l’Équateur, n’atteindra jamais la richesse espérée. L’accumulation de ses dettes financières, sociales et environnementales rattrapera rapidement cette illusion de la modernité. Ses énormes réserves de pétrole, de bois et d’eau auront été consommées avant même que le pays ne dispose du niveau d’éudcation permettant de s’en passer. En attendant, les membres du gouvernement peuvent rouler à 130km/h dans les campagnes avec leur essence subventionnée ; la satisfaction d’une belle image de développement aussi éphémère qu’illusoire. Il est grand temps pour ces pays de s’éloigner du « modèle » industriel et de trouver leur propre définition d’une modernité techniquement et environnementalement réaliste.

 

 

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