Le prix à payer est celui du temps qui passe (ou le récit non nuancé de l’importation de nouvelles batteries au Pérou)

Corruption et pots de vins. Ces mots collent à la peau de l’Amérique du Sud. Pourtant, ils ne correspondent aucunement à nos aventures, puisque, malgré les nombreux blocages subis, aucun dollar n’a été dépensé sous la table. Le prix à payer est ailleurs : il se trouve dans la lenteur et la complexité étourdissante des administrations.

En Amérique du Sud, la souffrance vient du temps qui passe. C’est la punition de l’ambition, le prix de l’audace et la réponse de l’impuissant. Alors, il faut compter ses ressources en heures et en jours et adopter ce regard vide de l’attente sans fin. Pour ne pas perdre espoir, il faut voir loin, très loin, dans des pays qui ne connaissent pourtant que le présent.

Je regarde rapidement derrière l’épaule et suis effrayé par le chemin réalisé ces 11 derniers jours.  Effrayé surtout de constater les forces qui retiennent un pays d’avancer. Effrayé de réaliser que cette fenêtre ouverte ici est le quotidien de bien d’autres. Effrayé de passer près de cent heures à remplir des papiers et négocier sans fin avec des agents de douane méprisants. Ironiquement, j’ai l’envie de dire, tenir le siège pour épuiser l’adversaire. Car ses armes sont puissantes et invincibles et elles portent un nom : administration! Pour un modeste colis de 10kg (contenant des éléments Lithium, un chargeur de batteries et un tube en aluminium), il aura fallu l’implication de trois administrations, dix guichets différents et environ 100 formulaires A4.

Si l’on fait le compte dans l’autre sens, on sera abasourdi par ce qu’aura coûté aux autorités péruviennes mon bref passage : dix fonctionnaires aux guichets durant une heure chacun, trente contrôles sécurisés, des dizaines de téléphones, des agents de polices sécurisant les bâtiments, des ordinateurs, de l’électricité, des bâtiments, du papier, des imprimantes, de l’archivage, des parkings et des infrastructures.

Les agents de douanes attendent leur tour et refont le monde

Ce grand total converti, c’est probablement  100 – 150 heures de fonctionnariat et certainement au moins 1000 dollars que le Pérou aura payé à mon égard pour sa folie du contrôle systématique. Mais Adam Smith caresse de sa main invisible ce genre de gâchis et les centaines de malheureux dans mon cas s’épuisant devant les guichets génèrent par leurs besoins une véritable « économie de la douane ». Aux abords de l’enceinte naissent des restaurants, banques, agents de douanes privés et chauffeurs de taxis qui profitent de l’aubaine et travaillent à l’année. Ce sont de véritables centres commerciaux spécialisés en tracasseries douanières. Par la folie administrative nait un marché parallèle, comme une provocation que personne ne conteste, préférant à la protestation la résignation et ce regard tellement vide qui caractérise le Sud.

L'avant dernier rempart: payer les taxes à la banque. L'administration exige un virement et non un paiement. La file témoigne de l'efficacité du système

Ce n’est finalement pas la conformité avec les exigences administrative qui aura libéré le colis tant espéré, mais bien mon terrorisme psychologique exercé sur la caissière de FedEx au bord des larmes. Des forces animalières ou génétiques, que sais-je, me sont parvenues instinctivement et mes « Ahora » (maintenant) hurlés à tout rompre, accompagnés de frénétiques frappes du poing sur le guichet auront brisé cette dernière résistance veine et ouvert les portes de la liberté retrouvée. Mes nouvelles batteries sous le bras, dans deux jours, je reprends la route.

 


2 Responses à “Le prix à payer est celui du temps qui passe (ou le récit non nuancé de l’importation de nouvelles batteries au Pérou)”

  1. Pour ceux qui connaissent Marc et son calme extraordinaire, on mesure bien ce qu’il a fallut comme “ras-le-bol” pour le faire exploser de cette manière. Un grand bravo pour le résultat final, c’était pas gagné d’avance.

Rétroliens

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