Mancora, Nord du Pérou. Le long d’un bord de mer fabuleux, la panaméricaine non goudronnée traverse un village de pécheurs. De petites embarcations de bois remplissent des filets de poissons dans une eau bleue abondante en vie. A travers les vagues, les bancs de poissons brillent comme des étoiles filantes visibles depuis la plage où courent des milliers de crabes. La vie est tranquille à la porte du désert sud-américain. A quelques centaines de mètres dans les terres, les températures montent pourtant au-dessus de 40°C la journée et la végétation est inexistante car les pluies sont rares. Nous sommes en 1980.

Aux portes du désert, les hôtels rejoignent le bord de mer dans une vision paradisiaque.
Malchance ou coup de chance, l’une de nos batteries a décidé de nous immobiliser ici, à Mancora. Une famille de la région nous héberge cinq jours et nous fait découvrir l’histoire du village, ou plutôt l’histoire sans fin du développement incontrôlé. En 1990, des investisseurs voient dans la beauté de la rive une possibilité d’exploitation touristique. Les vagues sont belles, la côte attractive. Un premier hôtel voit le jour, qui sera suivi de centaines d’autres.
Didier, ce Français de 32 ans, marié à une péruvienne du coin nous explique depuis son canöé : « Il y a 6 ans les hôtels ont fleuri comme des petits pains. Mais malheureusement tout est corrompu ». Si lui y voit un moyen de blanchir l’argent de la drogue dans l’immobilier, pour d’autres, c’est un paradis terrestre. Christine, mère de 5 enfants habitant actuellement au Chilim se réjouit. « Mon mari avait fin nez. Nous avons acheté il y a 25 ans 1,5 km de côte et y avons construit notre maison avant l’afflux d’investisseurs. J’y ai vécu 10 ans et c’est aujourd’hui notre lieu de vacances. » Également co-propriétaire de l’hôtel voisin, elle vient de construire deux bungalows à 250 000 dollars avec piscines privées. Un luxe, même pour elle, originaire de Lima, lorsque le salaire moyen tourne autour des 200 dollars par mois.

Les touristes et les pêcheurs : la transition d'une économie à l'autre.
Cette explosion du tourisme transforme totalement l’économie locale. Fernandez, né à Mancora a terminé ses études d’ingénieur dans la marine militaire. Pourtant, il a préféré quitter son travail pour rejoindre son village natal. « Ici, une entreprise me paie en moyenne 600 soles, à peu près 200 dollars. Par contre, en donnant des cours de surf, je peux gagner 80 dollars en deux jours. Le choix a été vite fait. ». Les petits jobs, comme le sien, rattaché à l’économie touristiques, sont nombreux et rentables : moto-taxis, restaurants, location de surfs, ballades à cheval…
Cette transition vécue comme un miracle économique aux yeux de la plupart illustre pourtant au mieux la tragédie d’un mode de développement détaché de tout rapport à son environnement. Comme le disait Yann Arthus-Bertrand à propos de Dubai, si rien ne semble plus détaché de la nature, rien n’est plus dépendant de la nature que Mancora. Après seulement six années de croissance les limites sont déjà atteintes dans ce désert aride. L’eau potable disponible en abondance avant l’arrivée du tourisme est aujourd’hui aléatoire, seulement une fois par jour ou une fois tous les trois jours. Les tuyaux publics n’étant que rarement sous pression obligent les maisons à s’équiper de bassins d’accumulation. Didier précise qu’« évidemment, ici tout est négociable, alors les grands hôtels glissent des billets aux employés du service des eaux et arrosent leurs jardins tranquillement. Au village, les autres habitants n’ont évidemment pas les moyens de telles pratiques. Alors ils ne disposent plus d’eau parfois. » Pour le reste tout est importé : matériaux de construction, viande, nourriture concentrée pour les chevaux, essence, électricité. Comme une île approvisionnée par le continent, la Panaméricaine amène les vivres à destination des touristes et de cette économie du luxe. Les avions passent au loin et rejoignent l’Amérique, l’Europe, ou le sud du pays.

Les jardins sont arrosés quotidiennement et donnent l'impression d'une oasis naturelle.
Les différences faisant naître les jalousies, Mancora subit en parallèle de sa croissance économique, la croissance de sa criminalité. La petite délinquance est quotidienne avec son lot de réponses traditionnelles ; quartiers surveillés, portails grillagés, gardiens privés. Non satisfaits de leur appropriation du bord de mer et des endroits paradisiaques, les nouveaux propriétaires de la région se baladent en gros 4×4 luxueux pour relier deux zones sécurisées. Une ultime provocation qui résonne comme une éternelle incompréhension de l’Autre.

Les poissons morts viennent s'échouer sur les plages à cause de la pollution des égoûts
Le matin, juste avant notre départ pour le sud, nous apprenons par le journal local que les centaines de poissons échoués tous les jours sur les plages meurent à cause des eaux d’égouts pollués. Comme un signe de la mort prochaine de la pêche traditionnelle, l’activité initiale du village devenue cité balnéaire. L’occasion de nous demander quels sacrifices sont prêts à accepter les pays en développement pour ressembler à la carte postale touristique, alors même que la qualité de vie d’une partie des citoyens diminue et que l’environnement rentre dans une phase de deuil.

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