La transition d’une économie rurale vers une économie « moderne » est la priorité de tous les gouvernements des pays en développement rencontrés, que cela soit au Maroc, Tunisie, Colombie, Équateur. Pourtant, la traversée de ces pays laisse souvent perplexe sur le coût humain et environnemental de cette transition. En Équateur, pays d’Amérique du Sud au plus fort taux de déforestation, l’État construit des routes rapides pour désenclaver les montagnes et campagnes reculées. Au bord de ces routes, des immenses publicités annoncent: «La modernité arrive, découvre ton pays », « La révolution se fait par les travaux » ou encore, « cette route se construit pour un Équateur productif ». Ces pancartes sont dérangeantes car elles vendent un modèle de développement qui n’est pas plus discuté dans ces pays que dans les nôtres : qu’est-ce que la modernité, qu’est-ce que la révolution ?
Certaines campagnes des pays en développement sont certes pauvres, mais vivent dans un équilibre durable et sain. L’exemple est le plus flagrant en Colombie. Chacun cultive sa terre avec ses animaux, effectue des travaux simples et soigne sa maisonnette. Le niveau d’éducation et de connaissances y est plutôt élevé. Lorsque la première route rapide traverse ces villages, des besoins naissent, le décors changent. Des commerces voient le jour, l’électricité arrive, les déchets s’amoncellent au bord des routes. Les abonnements d’entreprises de services se vendent, c’est l’arrivée des natels et des factures ; de la dépendance. Dès lors commence l’exode rural et la centralisation vers les villes. La réalité du terrain est la même dans tous les pays traversés: cette mère, au milieu d’un désert marocain nous expliquait entre deux larmes : « mes fils sont partis en ville pour chercher du travail ». L’un conduit un camion, l’autre travaille à l’usine. « Avant nous étions pauvres, mais mes enfants étaient près de moi. Aujourd’hui je suis seule avec ma fille pour travailler la terre », un morceau aride de 500m2. Aux abords des villes, Tunis, Tanger, Casablanca, Bogotá, Medellin, ces routes amènent des centaines, des milliers d’ouvriers non qualifiés, parfois analphabètes. Certains réussissent à vivre décemment, d’autres échouent et s’installent dans les ghettos, incontrôlés et incontrôlables.
La période que nous vivons est unique. Premièrement, parce que nous pouvons côtoyer ces deux mondes, l’un campagnard, l’autre pré-industriel. Deuxièmement, parce que la logique de la croissance ne pourra en aucun cas apporter la richesse matérielle occidentale à tous ces pays en développement. Certains réussiront de justesse à l’atteindre, la grande majorité ne disposera pas des ressources nécessaires pour y parvenir. Jamais la terre ne donnera de la viande à 8 milliards d’habitants, jamais les ressources fossiles ne pourront alimenter les moteurs de 8 milliards de voitures. L’Equateur, pays pétrolier en déclin, tire 40% de ses revenus étatiques du pétrole. Ce pays, au bord du précipice financier, vient de passer le pic de production. La Ministre du patrimoine en Equateur, s’étrangle lorsqu’elle défend sa vision. « L’environnement et ses ressources sont, ce que j’appelle, des ressources de bien publique commun. Aujourd’hui, ces ressources ne sont plus accessibles pour nous et n’existeront simplement bientôt plus du tout. Nous aurons par contre un environnement fragilisé par le réchauffement climatique ». Et d’ajouter sur un ton bien plus sérieux encore. « Si certains pays pensent que nous allons oublier le dommage environnemental causé par les pays industriels, c’est une erreur. Vous avez une responsabilité lourde, votre croissance s’est faite avec un impact considérable dont nous allons pays le prix ». Cette vision reflète un double sentiment d’amour-haine : l’amour ou l’envie d’un développement « à l’occidental » et la haine viscérale que celui-ci ne sera jamais possible pour eux, faute de ressources. Métaux, maïs, blé, énergie, toutes deviennent plus difficiles d’accès.
Pourtant, l’Equateur poursuit un développement déjà dépassé. La construction des routes amène du travail à des ouvriers non qualifiés, la réparation des voitures garantit quelques revenus aux villages. Les voitures – Chevrolet, Hyundai ou Toyota – et les bus – Mercedes, Hyundai –, aux normes pollution inexistantes, sont achetés à l’étranger et l’argent part vers les pays développés. Dans quelques années, le pays sera en chute libre de production de pétrole. L’essence de ces mêmes voitures, vendues aujourd’hui à 28 cts de dollars le litre sera importée à 1 dollar au moins. Si les autres économies, non dépendantes du prix de l’énergie, ne se développent pas rapidement, toute cette économie du transport s’écroulera inévitablement. Resteront les dettes financières de constructions de ces routes, ponts et infrastructures dépassées, ainsi que la pollution insensée des villes construites autour de leurs carrefours.
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Quelques photos prises sur les routes d’Equateur.
Les dirigeants de ces pays en développement sont peu nombreux à partager une vision de l’avenir différente. La plupart sont issus du système académique occidental: pour le Nord africain, les écoles de management de Paris, pour les Sud américains, les écoles américaines ou espagnoles. Ces dirigeants ont séjourné en Europe ou en Amérique et rêveraient de voir leur pays reproduire nos modes de vies. D’où le slogan, « la modernité se développe par la productivité ». Or, si ces écoles techniques de gestion amènent des outils de management performants, elles n’apportent visiblement pas de sens critique. Après huit mois de voyage, nous avons rencontré des dizaines de ministres et autres membres de gouvernements. Ayant écouté leur discours, je prends le pari aujourd’hui, que l’Équateur, n’atteindra jamais la richesse espérée. L’accumulation de ses dettes financières, sociales et environnementales rattrapera rapidement cette illusion de la modernité. Ses énormes réserves de pétrole, de bois et d’eau auront été consommées avant même que le pays ne dispose du niveau d’éudcation permettant de s’en passer. En attendant, les membres du gouvernement peuvent rouler à 130km/h dans les campagnes avec leur essence subventionnée ; la satisfaction d’une belle image de développement aussi éphémère qu’illusoire. Il est grand temps pour ces pays de s’éloigner du « modèle » industriel et de trouver leur propre définition d’une modernité techniquement et environnementalement réaliste.


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