L’expédition suisse, humaine et technologique, fait demi-tour au km 300 de la Panaméricaine Sud au Pérou. Les soucis administratifs et logistiques auront vaincu l’utopie éolio-solaire lors de la traversée du Grand Sud. En mai 2010, nous avions pris le pari de partir en solitaire, avec seulement 25 litres d’eau potable, une tente, une trousse à outils, un rayon de soleil et un enthousiasme immodéré pour affronter les routes du monde. Un pari qui trouve ses limites 10’000 km plus tard aux administrations.
Le prix à payer est celui du temps qui passe (ou le récit non nuancé de l’importation de nouvelles batteries au Pérou)
Corruption et pots de vins. Ces mots collent à la peau de l’Amérique du Sud. Pourtant, ils ne correspondent aucunement à nos aventures, puisque, malgré les nombreux blocages subis, aucun dollar n’a été dépensé sous la table. Le prix à payer est ailleurs : il se trouve dans la lenteur et la complexité étourdissante des administrations.
En Amérique du Sud, la souffrance vient du temps qui passe. C’est la punition de l’ambition, le prix de l’audace et la réponse de l’impuissant. Alors, il faut compter ses ressources en heures et en jours et adopter ce regard vide de l’attente sans fin. Pour ne pas perdre espoir, il faut voir loin, très loin, dans des pays qui ne connaissent pourtant que le présent.
Je regarde rapidement derrière l’épaule et suis effrayé par le chemin réalisé ces 11 derniers jours. Effrayé surtout de constater les forces qui retiennent un pays d’avancer. Effrayé de réaliser que cette fenêtre ouverte ici est le quotidien de bien d’autres. Effrayé de passer près de cent heures à remplir des papiers et négocier sans fin avec des agents de douane méprisants. Ironiquement, j’ai l’envie de dire, tenir le siège pour épuiser l’adversaire. Car ses armes sont puissantes et invincibles et elles portent un nom : administration! Pour un modeste colis de 10kg (contenant des éléments Lithium, un chargeur de batteries et un tube en aluminium), il aura fallu l’implication de trois administrations, dix guichets différents et environ 100 formulaires A4.
Si l’on fait le compte dans l’autre sens, on sera abasourdi par ce qu’aura coûté aux autorités péruviennes mon bref passage : dix fonctionnaires aux guichets durant une heure chacun, trente contrôles sécurisés, des dizaines de téléphones, des agents de polices sécurisant les bâtiments, des ordinateurs, de l’électricité, des bâtiments, du papier, des imprimantes, de l’archivage, des parkings et des infrastructures.
Ce grand total converti, c’est probablement 100 – 150 heures de fonctionnariat et certainement au moins 1000 dollars que le Pérou aura payé à mon égard pour sa folie du contrôle systématique. Mais Adam Smith caresse de sa main invisible ce genre de gâchis et les centaines de malheureux dans mon cas s’épuisant devant les guichets génèrent par leurs besoins une véritable « économie de la douane ». Aux abords de l’enceinte naissent des restaurants, banques, agents de douanes privés et chauffeurs de taxis qui profitent de l’aubaine et travaillent à l’année. Ce sont de véritables centres commerciaux spécialisés en tracasseries douanières. Par la folie administrative nait un marché parallèle, comme une provocation que personne ne conteste, préférant à la protestation la résignation et ce regard tellement vide qui caractérise le Sud.

L'avant dernier rempart: payer les taxes à la banque. L'administration exige un virement et non un paiement. La file témoigne de l'efficacité du système
Ce n’est finalement pas la conformité avec les exigences administrative qui aura libéré le colis tant espéré, mais bien mon terrorisme psychologique exercé sur la caissière de FedEx au bord des larmes. Des forces animalières ou génétiques, que sais-je, me sont parvenues instinctivement et mes « Ahora » (maintenant) hurlés à tout rompre, accompagnés de frénétiques frappes du poing sur le guichet auront brisé cette dernière résistance veine et ouvert les portes de la liberté retrouvée. Mes nouvelles batteries sous le bras, dans deux jours, je reprends la route.
Yasuni-ITT, Le chantage écologique
Article publié dans La Liberté du 7 février 2011. A télécharger ici.
L’Equateur est prêt à renoncer à exploiter 20% de son pétrole dans le parc naturel Yasuni pour préserver sa biodiversité. Condition: que l’ONU rachète « symboliquement » le pétrole. Une initiative à double tranchant.
Le projet Icare reçu au Ministère péruvien de l’environnement
Nous avons été accueillis par le Ministre de l’environnement, Monsieur Antonio Brack Egg au milieu d’une foule dense de médias. Les questions légitimes des journalistes soulevaient un doute universel: ” C’est pour quand la voiture électrique depuis le temps qu’on nous l’a promet !”. Le ministre nous a ensuite reçu chaleureusement et nous avons pu échanger quelques propos sur sa politique environnementale.
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Une carte postale de Mancora
Mancora, Nord du Pérou. Le long d’un bord de mer fabuleux, la panaméricaine non goudronnée traverse un village de pécheurs. De petites embarcations de bois remplissent des filets de poissons dans une eau bleue abondante en vie. A travers les vagues, les bancs de poissons brillent comme des étoiles filantes visibles depuis la plage où courent des milliers de crabes. La vie est tranquille à la porte du désert sud-américain. A quelques centaines de mètres dans les terres, les températures montent pourtant au-dessus de 40°C la journée et la végétation est inexistante car les pluies sont rares. Nous sommes en 1980.
Malchance ou coup de chance, l’une de nos batteries a décidé de nous immobiliser ici, à Mancora. Une famille de la région nous héberge cinq jours et nous fait découvrir l’histoire du village, ou plutôt l’histoire sans fin du développement incontrôlé. En 1990, des investisseurs voient dans la beauté de la rive une possibilité d’exploitation touristique. Les vagues sont belles, la côte attractive. Un premier hôtel voit le jour, qui sera suivi de centaines d’autres.
Didier, ce Français de 32 ans, marié à une péruvienne du coin nous explique depuis son canöé : « Il y a 6 ans les hôtels ont fleuri comme des petits pains. Mais malheureusement tout est corrompu ». Si lui y voit un moyen de blanchir l’argent de la drogue dans l’immobilier, pour d’autres, c’est un paradis terrestre. Christine, mère de 5 enfants habitant actuellement au Chilim se réjouit. « Mon mari avait fin nez. Nous avons acheté il y a 25 ans 1,5 km de côte et y avons construit notre maison avant l’afflux d’investisseurs. J’y ai vécu 10 ans et c’est aujourd’hui notre lieu de vacances. » Également co-propriétaire de l’hôtel voisin, elle vient de construire deux bungalows à 250 000 dollars avec piscines privées. Un luxe, même pour elle, originaire de Lima, lorsque le salaire moyen tourne autour des 200 dollars par mois.
Cette explosion du tourisme transforme totalement l’économie locale. Fernandez, né à Mancora a terminé ses études d’ingénieur dans la marine militaire. Pourtant, il a préféré quitter son travail pour rejoindre son village natal. « Ici, une entreprise me paie en moyenne 600 soles, à peu près 200 dollars. Par contre, en donnant des cours de surf, je peux gagner 80 dollars en deux jours. Le choix a été vite fait. ». Les petits jobs, comme le sien, rattaché à l’économie touristiques, sont nombreux et rentables : moto-taxis, restaurants, location de surfs, ballades à cheval…
Cette transition vécue comme un miracle économique aux yeux de la plupart illustre pourtant au mieux la tragédie d’un mode de développement détaché de tout rapport à son environnement. Comme le disait Yann Arthus-Bertrand à propos de Dubai, si rien ne semble plus détaché de la nature, rien n’est plus dépendant de la nature que Mancora. Après seulement six années de croissance les limites sont déjà atteintes dans ce désert aride. L’eau potable disponible en abondance avant l’arrivée du tourisme est aujourd’hui aléatoire, seulement une fois par jour ou une fois tous les trois jours. Les tuyaux publics n’étant que rarement sous pression obligent les maisons à s’équiper de bassins d’accumulation. Didier précise qu’« évidemment, ici tout est négociable, alors les grands hôtels glissent des billets aux employés du service des eaux et arrosent leurs jardins tranquillement. Au village, les autres habitants n’ont évidemment pas les moyens de telles pratiques. Alors ils ne disposent plus d’eau parfois. » Pour le reste tout est importé : matériaux de construction, viande, nourriture concentrée pour les chevaux, essence, électricité. Comme une île approvisionnée par le continent, la Panaméricaine amène les vivres à destination des touristes et de cette économie du luxe. Les avions passent au loin et rejoignent l’Amérique, l’Europe, ou le sud du pays.
Les différences faisant naître les jalousies, Mancora subit en parallèle de sa croissance économique, la croissance de sa criminalité. La petite délinquance est quotidienne avec son lot de réponses traditionnelles ; quartiers surveillés, portails grillagés, gardiens privés. Non satisfaits de leur appropriation du bord de mer et des endroits paradisiaques, les nouveaux propriétaires de la région se baladent en gros 4×4 luxueux pour relier deux zones sécurisées. Une ultime provocation qui résonne comme une éternelle incompréhension de l’Autre.
Le matin, juste avant notre départ pour le sud, nous apprenons par le journal local que les centaines de poissons échoués tous les jours sur les plages meurent à cause des eaux d’égouts pollués. Comme un signe de la mort prochaine de la pêche traditionnelle, l’activité initiale du village devenue cité balnéaire. L’occasion de nous demander quels sacrifices sont prêts à accepter les pays en développement pour ressembler à la carte postale touristique, alors même que la qualité de vie d’une partie des citoyens diminue et que l’environnement rentre dans une phase de deuil.
Une journée, à la frontière péruvienne…
Après nos sueurs froides en Equateur, nous mettons enfin le cap au Sud. Nous traversons rapidement le sud du pays et passons la frontière péruvienne. Contre toute attente, le Pérou triomphe sur la plus haute marche du podium en matière d’efficacité administrative, mais cela reste relatif. Petit classement…
- Pérou 2 heure.
- Tunisie 4 heure
- Maroc 6 heures
- Equateur 13 jours
- Etats-Unis 2 mois

Agent de douane sympa, mais totalement dépassé. Un véhicule plus une remorque = deux papiers. C'est trop pour lui..
Le passage de la frontière péruvienne se fait dans une ambiance étrangement communiste. Les pays en développement surprennent parfois par des infrastructures totalement déconnectées de la réalité. Dans un accord bi-national avec l’Equateur, soutenu par l’Europe, une autoroute double piste relie les deux pays avec ponts et bâtiments neufs. Pourtant, nous sommes absolument seuls sur la route. Au loin, un agent armé jusqu’aux dents sur le toit d’un bâtiment nous fait signe d’avancer.
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